Voyage au cœur de l’ultra nationalisme serbe
De Novi Sad au nord, à la capitale Belgrade, et jusqu’à Mitrovica dans le Kosovo « serbe » les jeunes ultra nationalistes d’Obraz rêvent de repartir en guerre et de régénérer l’idéal de la Grande Serbie.
Zoran Vujovic avait 20 ans, d’après ses proches, c’était un jeune homme souriant, aimant plaisanter avec ses amis, heureux de vivre. Fan de foot il était supporter du Partisan Belgrade, pépinière de nationalistes serbes. Le destin de Zoran aura été inextricablement lié au destin dramatique de l’ex-Yougoslavie. Originaire du Kosovo, il a dû fuir la guerre en 1999 avec sa famille et s’installer dans la région de Novi-Sad, en Voïvodine, au nord de la Serbie. D’après des rumeurs difficilement vérifiables, sa grand-mère aurait été noyée dans sa baignoire par les combattants albanais de l’UCK. Le 21 février, quatre jours après la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, Zoran s’est rendu à Belgrade avec ses amis supporters pour participer à la grande manifestation du 21 février pour un Kosovo serbe. Son corps a été retrouvé carbonisé dans l’ambassade des Etats-Unis à Belgrade.
La veille des funérailles de Zoran, Dane retrouve ses amis dans un bar branché de Novi-Sad. « 20 ans c’est trop jeune pour mourir, commente-il, Zoran sera une icône pour le mouvement patriotique serbe ! » Il n’est pas sûr que cela fût le destin dont rêvait Zoran. Dane est le responsable d’un groupe ultra nationaliste serbe qui fait de plus en plus parler de lui depuis quelques années. Obraz a plusieurs sens, cela signifie l’honneur, mais également la joue qui pour les Serbes symbolise la franchise, la droiture.
En 1994, quand Obraz est créé, ce n’est encore qu’une simple maison d’édition qui défend les thèses ultraconservatrices de l’Eglise orthodoxe serbe. En 1998 son directeur Nebojsa M. Krstic, théologien et sociologue de formation, décide de transformer Obraz en mouvement politique. La nouvelle organisation connaît un succès rapide au sein d’une jeunesse serbe adolescente pendant les guerres de Yougoslavie. Dans la nuit du 3 au 4 décembre 2001 Krstic se tue avec deux autres personnes dans un accident de voiture près de Nis, dans le Sud de la Serbie. Jugeant les circonstances de l’accident suspectes et considérant que la justice serbe n’a pas mené une enquête digne de ce nom, les membres d’Obraz sont persuadés que Krstic a, en fait, été victime d’un crime d’Etat.
Dane est un garçon posé, sérieux, avec ses lunettes il fait presque penser à un premier de la classe, le charisme en plus. Il s’exprime avec calme et conviction, autour d’un verre de rakija, l’alcool local. Dane nous explique les principes d’Obraz. Tout d’abord ils n’ont rien contre le fait de prendre un verre tant que cela ne mène pas à l’ivresse, ensuite ils rejettent toutes les drogues et pour finir Obraz ne participe pas à des batailles de rue contre les anarchistes ou les antifascistes de Belgrade, ils trouvent ça contre productif. Concernant les supporters de foot Dane prend ses distances : « Les supporters divisent la jeunesse serbe en club rivaux alors que l’heure est à l’unité ! De plus ils provoquent des désordres qui font peur à la population, mais malgré ces critiques je les reconnais volontiers comme des patriotes sincères ! Lors des guerres des années 1990 ils se sont massivement engagés pour défendre la Serbie, ça, je respecte profondément ! »
Dane expose sans complexe les vues anti-démocratiques de son organisation : « La démocratie ? Voyez ce que cela donne, la corruption et l’incompétence, non, nous, nous voulons l’ordre ! Nous voulons un chef suprême incarné par la personne du Roi lui-même désigné par Dieu ! ». Car Obraz,, mouvement monarchiste, reste profondément attaché à l’Eglise orthodoxe serbe, « celle qui a su maintenir l’unité du peuple serbe à travers les tempêtes de ces vingt dernières années ». C’est d’ailleurs la question religieuse qui différencie Obraz du Parti Radical Serbe (SRS, parti de Tomislav Nikolic candidat ultra nationaliste à la présidence serbe, présent au deuxième tour face à Boris Tadic). Dane explique : « Nous respectons le SRS, ce sont sans aucun doute de vrais patriotes, mais le parti Radical est démocratique et laïc, c’est en cela que nous différons ».
Le lendemain une petite dizaine de militants d’Obraz se rendent aux funérailles de Zoran Vujovic, ils ne le connaissaient pas mais tiennent tout de même à lui rendre hommage. Dans un très beau cimetière de la région de Novi-Sad la cérémonie se déroule dans la plus pure tradition orthodoxe, la foule est nombreuse, plusieurs milliers de personnes. Sont également présents des hommes politiques, Milorad Mircic vice président du Parti Radical Serbe ainsi que Borko Ilic, vice président du Parti Démocratique de Serbie (DSS, parti du Premier ministre nationaliste Vojislav Kostunica). Le célèbre joueur de football, ancien du Real Madrid, Predrag Mijatovic a aussi participé à la cérémonie.
Modeste local de la banlieue de Belgrade où trône le portrait de Ratko Mladic, véritable héros national aux yeux d’Obraz, les bureaux de l’organisation ne paient pas de mine. Mladen est à 28 ans le dirigeant suprême d’Obraz. D’un ton docte il nous résume l’histoire de la Serbie et du Kosovo depuis le Moyen-Age. Mladen nous dépeint le peuple albanais comme un peuple vil et peu civilisé descendu de ses montagnes albanaises pour opprimer les chrétiens orthodoxes, à savoir les Serbes, pour le compte de l’occupant turc. « Au XIXème siècle, les Albanais se comportaient en maîtres absolus vis-à-vis des Serbes ! Aucun peuple n’a jamais été aussi opprimé que le peuple serbe sous le joug albanais ! ». Pour Obraz cette oppression aurait continué même du temps de la Yougoslavie de Tito, Mladen nous décrit un Kosovo où les Serbes auraient vécu un véritable apartheid avec la complicité des « traitres » de l’époque incarnés par les Serbes communistes se revendiquant Yougoslaves. « Le régime communiste voulait forcer les Serbes à oublier leur tradition nationale ! Au Kosovo les Albanais n’étaient pas obligés de parler serbe, par contre un Serbe ne parlant pas albanais ne pouvait en aucun cas trouver du travail ! ».
A la question « que pensez-vous des massacres commis contre la population albanaise en 1998-1999 ? » Mladen prend un air étonné, cela ne serait que de la désinformation propagée par les médias occidentaux « Quels massacres ? Où sont les tombes des Albanais ? De combien de victimes parle t’on au juste? […] s’il y a eu des crimes commis par les Serbes contres des civils albanais il ne s’agit que de cas extrêmement isolés » Pour Mladen la très grande majorité des victimes albanaises serait due au fait que les combattants de l’UCK utilisaient leurs propres compatriotes comme boucliers humains, une autre partie aurait tout simplement été victime des bombardements de l’OTAN. Pour Mladen et son organisation, l’indépendance du Kosovo n’a rien d’irrévocable : « Nous devons tout d’abord reconstituer une armée digne de ce nom, car sans force militaire personne ne nous prendra au sérieux. Il est vrai que nous n’avons pas pour l’instant les moyens d’arracher le Kosovo à l’OTAN mais le moment viendra où la donne internationale changera, où l’OTAN sera occupée ailleurs, les Albanais devront alors nous faire face sans personne derrière qui ils pourront se cacher ! »
Plus on descend dans le Sud de la Serbie, plus la misère est voyante. Au nord du Kosovo à Mitrovica, coté serbe, règne une ambiance de siège. En permanence de petits groupes d’hommes montent une garde discrète face au pont de Mitrovica, face à la partie albanaise de la ville. Que craignent-ils concrètement ? Il est difficile de répondre à cette question, en tout cas cette attitude est symptomatique du climat de peur palpable dans la partie serbe de la ville. La proclamation le 17 février de l’indépendance du Kosovo n’a fait que renforcer ce sentiment au sein de l’enclave serbe. Mitrovica est depuis longtemps coupée en deux, deux entités irréconciliables depuis les massacres intercommunautaires.
Igor est venu en 2000 à Mitrovica « faire la guerre quand le Kosovo a été occupé par les Européens et les Albanais ». Igor est également un membre d’Obraz, professeur d’histoire, la trentaine, il peut citer un nombre impressionnant d’anecdotes remontant à la première guerre mondiale prouvant la valeur et les qualités du peuple serbe, il a autant d’anecdotes pour nous faire comprendre la nature intrinsèquement cruelle et lâche de ses ennemis albanais. Il regrette amèrement la « trahison française » et commente quant au destin de son pays qu’« un petit peuple courageux est en train de mourir et personne ne s’en inquiète… ». Mais tout comme Mladen, Igor ne considère pas l’indépendance du Kosovo comme irrévocable: « Les Albanais sont des occupants et des étrangers, ils doivent rentrer chez eux en Albanie ! Dans notre situation nous ne savons pas encore si nous allons vaincre ou perdre, mais, la résurrection ne se fera pas sans morts ! ».
Guillaume Carré
Serbie et Kosovo, février 2008